Années 1980 : la décennie du « pénistolet »


Le 2 août 2011, dans l’Arizona, Joshua, Américain de 27 ans, a essayé d’accrocher un pistolet dans sa ceinture et s’est tiré une balle qui a traversé son pénis avant d’atteindre la cuisse. L’accident fut l’occasion pour la police de rappeler qu’il ne faut jamais transporter son arme ainsi mais toujours utiliser un étui (Cbsnews.com, 9 août 2011). Dans les années 1980, les gloires françaises, Jean-Paul Belmondo et Alain Delon, faisaient fi de ces consignes de prudence sur le port d’armes : les affiches de leurs films les montraient armes à la ceinture (et aussi au poing, certes), déterminés et implacables dans une sorte de concours absurde. La surenchère française tentait vainement de concurrencer les « gros bras » d’Outre-Atlantique. En 1982, Silvester Stallone jouait Rambo (First Blood) de Ted Kotcheff et Arnold Schwarzenegger Conan le barbare de John Milius (avant de faire Terminator de James Cameron en 1984).

Le rapprochement de l’arme et du pénis est d’abord dû à leur proximité quand la première est glissée dans le pantalon tout près du second. L’accident de Joshua vient d’ailleurs en faire une démonstration éclatante. Mais le rapprochement vient aussi des formes et des modes d’utilisation. Après tout, les expressions comme « tirer un coup » ou « cracher sa purée » peuvent s’appliquer, quand elles deviennent familières, à l’arme comme au pénis. Les magasins de farces et attrapes exploitent d’ailleurs cette proximité en proposant des « pénistolets » à eau et en précisant : « Ce zizi offre une bonne prise en main. La gâchette sur les coucougnettes permet de tirer en toute facilité » (totalcadeau.com).

La comparaison de quelques affiches de films avec soit Jean-Paul Belmondo, soit Alain Delon sévèrement armés, permet de parcourir les quatre manches de ce concours de « pénistolets » qui agrémenta toutes nos années 1980. D’ailleurs, dans le numéro spécial d’Hara-Kiri édité après le décès de Jean-Marc Reiser en 1983, Cabu réalisa un dessin intitulé « Reiser, depuis que tu es parti, tu n’as pas raté grand chose… » qui représente une rue parisienne. Sur le mur de cette rue figure une affiche du Marginal où Jean-Paul Belmondo porte le pistolet rentré dans la ceinture de son pantalon alors qu’un phallus éjaculant déborde de la poche intérieure de son blouson !

Première manche : Le calibre/ Avantage Jean-Paul Belmondo

Question calibre, c’est indéniablement Jean-Paul Belmondo qui remporte la manche. Il affiche des Magnum à deux reprises, en 1981 dans Le Professionnel  (de Georges Lautner) et en 1983 dans Le Marginal  (de Jacques Deray). L’affiche du Marginal ne fait que reprendre ce qu’Alain Delon avait engagé deux ans plus tôt sur l’affiche de Pour la peau d’un flic (d’Alain Delon) : la pose veste ouverte bien dégagée sur l’arme portée à la ceinture, avec cette expression de puissance : « Il n’est pas beau mon ʺpénistoletʺ ? »

Mais Jean-Paul Belmondo reste le grand vainqueur de cette première épreuve avec le summum atteint par le fusil-mitrailleur Bren sur l’affiche des Morfalous (d’Henri Verneuil, 1984). Faut-il alors voir la reconnaissance de sa défaite ou, au contraire, un habile changement de stratégie, quand Alain Delon, sur l’affiche de Parole de flic (de José Pinheiro, 1985), renonce à jouer avec un « pénistolet » pour s’amuser avec une… « grenadouille » ?

Deuxième manche : La présence/ Égalité

À première vue, les deux egos se valent et s’étalent avec autant d’ampleur : les noms des deux stars françaises sont toujours bien positionnés en tête d’affiche, sans le prénom pour Jean-Paul Belmondo et sans ou avec le prénom (dans Trois hommes à abattre de Jacques Deray, 1980) pour Alain Delon.

Alain Delon pourrait sembler céder là encore la manche puisqu’il n’y a que lui qui partage la tête d’affiche avec Catherine Deneuve (Le Choc de Robin Davis, 1982) ou Michel Serrault (Ne réveillez pas un flic qui dort de José Pinheiro, 1988). Mais il rattrape ce handicap puisque c’est bien le seul à avoir sa tête deux fois sur la même affiche dans Le Battant en 1983, un film de… Alain Delon lui-même.

Troisième manche : Le titre/ Avantage Jean-Paul Belmondo

L’avantage est sans appel. Jean-Paul Belmondo est à l’affiche de 3 titres personnalisés qui le désignent : Le Professionnel ; Le Marginal et Le Solitaire (de Jacques Deray, 1987). Alors qu’Alain Delon non seulement ne peut aligner, dans la même veine, que Le Battant, mais encore il cumule les titres répétitifs avec cet obsession du « flic » : Pour la peau d’un flic ; Parole de flic et Ne réveillez pas un flic qui dort.

Quatrième manche : Le paternalisme/ Avantage Alain Delon

Quand Jean-Paul Belmondo se contente de braquer son arme ou de l’exhiber à sa ceinture, Alain Delon se sert de ses deux mains différemment. Ainsi Jean-Paul Belmondo se veut toujours menaçant, mais Alain Delon tempère l’expression de menace avec un geste de protection. Catherine Deneuve dans Le Choc comme Michel Serrault dans Ne réveillez pas un flic qui dort ont sa main sur leur épaule : le héros veille. Ce geste est tout à la fois protecteur et désigne qui est la seule star véritable du film.

Lorsque la partenaire est moins connue et ne risque donc pas de faire de l’ombre à Alain Delon, la hiérarchie entre le grand homme et son faire-valoir est encore plus évidente. Anne Parillaud dans Pour la peau d’un flic est nue, elle figure aussi sur l’affiche à une échelle bien plus petite qu’Alain Delon et est toute concentrée… sur le pénistolet de la star.

Marc Gauchée

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« Les grands verts », exposition de Sandrine Rondard à la Under Construction Gallery


Est-ce parce que les enfants grandissent ? Qu’ils quittent le royaume des jeux et des travestissements et qu’ils aspireraient à s’aventurer à l’extérieur ? Les enfants sont toujours là, mais le mystère et l’inquiétude se sont éclipsés au profit de la mélancolie. Car c’est bien de la mélancolie qu’expriment avec force, lumière et majesté les deux dernières toiles de Sandrine Rondard visibles à l’entrée de son exposition à la galerie Under Construction jusqu’au 26 septembre.

Ces deux toiles ne sont pas reproduites, ni en ouverture de ce post, ni sur l’invitation, ni dans le dossier de presse, donc il vous faudra aller jusqu’au passage des Gravilliers pour les découvrir. Un nouveau rapport s’y établit avec la forêt, la nature y est traitée en tâches de couleurs, les arbres sont noirs et dressés tels les barreaux d’une prison. Le paysage est plus abstrait alors que les enfants n’en sont pas là, ils restent visuellement différents même si la précision de leurs traits commence à s’estomper. L’un prend encore la pose, juché sur une souche qui fait office de piedestal au milieu de ces arbres-barreaux, d’autres sont doublement encadrés dans leur case noire au sein d’un diptyque.

Les enfants sont toujours là mais ils en se fondent plus dans le décor, comme une dernière étape avant l’émancipation.

Marc Gauchée

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Comment le « sexisme » devient « arty »


Le « dragueur » est devenu une figure masculine de référence à partir de la fin des années 1950 en France. Le cinéma a ainsi mis en scène de nombreux personnages qui harcèlent les femmes dans la rue : dans En effeuillant la marguerite (de Marc Allégret, 1956), une bande de journalistes sifflent et interpellent depuis la fenêtre de leur bureau une femme qui passe sur le trottoir d’en bas et dans De l’amour (de Jean Aurel, 1964), Serge poursuit Hélène (Anna Karina) dans la rue et les transports en commun jusqu’à sa « conquête ».  Jean-Pierre Mocky raconte, dans Les Dragueurs en 1959, « les recherches actives d’une bande d’amis, le samedi soir, pour trouver une femme avec qui coucher ! C’est d’ailleurs ce film, fort de ces 1,5 millions de spectateurs, qui popularise le terme de ʺdragueursʺ » (1).

La popularité du titre de « dragueur » a donc connu également sa traduction en cartes postales. La carte « hommes en vacances : le dragueur » est éditée par l’imprimeur Sudef de Saint-Maxime dans les années 1960. Elle fait partie d’une série illustrée par Rosset et qui comprend, outre « le dragueur » : « le businessman » ; « le fanfaron » ; « le fureteur » ; « le tentateur » et « le voyeur ». Quant à la carte « …Panier du dragueur en vacances… », elle est éditée par Artaud Frères, société nantaise créée en 1966 qui succède aux éditions Artaud père & fils. Elle date des années 1980, soit près de vingt ans après la première. La photographie a remplacé le dessin, le Caddie a remplacé l’épuisette et la femme « pécho » est désormais seule.

Ces deux cartes illustrent parfaitement le rôle de la femme dans la séduction, tel que le décrivait déjà Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe en 1949 : « la femme ne peut donc prendre qu’en se faisant proie : il faut qu’elle devienne une chose passive, une promesse de soumission » (2). L’homme est le chasseur et le dragueur est son nom au XXème siècle.

Ainsi, quand Saez, au XXIème siècle, reprend l’image pour illustrer la pochette de son album « J’accuse », elle est transformée pour s’éloigner visuellement de la gaudriole du siècle dernier. D’abord « la photographie en noir et blanc, réalisée par Jean-Baptiste Mondino, est esthétisante », ensuite « le titre de son album convoque rien de moins que le ʺJ’accuseʺ dreyfusard d’Émile Zola publié dans ʺL’Auroreʺ le 13 janvier 1898 » (3). Mais il faut se demander si, d’une part, la citation d’un texte aussi prestigieux que celui de Zola et, d’autre part, la reproduction d’un imaginaire sexiste, même avec un habillage « arty », n’ont pas avant tout une visée marketing : s’assurer du « buzz » en se dédouanant par avance de tout soupçon de sexisme.

Marc Gauchée

1. Marc Gauchée, « La culture du viol dans le cinéma français des années 1930 aux années 1980 », Critica Masonica, volume 7/2, n°14, novembre 2019.

2. Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, tome II, Gallimard, 1949.

3. Marc Gauchée, « La puissance du système », cinethinktank.wordpress.com, 2 janvier 2015.

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Quelle victoire?


pompRosenthalBis

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« La Fille du 14 juillet » et « Le Plein de super », deux des 15 road movies hexagonaux chroniqués dans L’Avant-scène cinéma


L’Avant-scène cinéma n°673 de mai 2020 est consacré à Tandem de Patrice Leconte et présente notamment « 15 road movies hexagonaux » dont :

Le Plein de super d’Alain Cavalier (1976)

« ʺLe plein de superʺ est un film de mecs. Klouk, vendeur de voitures, doit, sous peine de se faire virer, convoyer une Chevrolet de Lille à Cannes. Il embarque son ami Philippe, bientôt rejoint par un auto-stoppeur, Charles qui impose à son tour son pote Daniel. Entre mecs, ils causent beaucoup exploits et techniques sexuels, maladies vénériennes aussi… »

La Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko (2013)

« L’un n’a plus de travail ; une autre en a mais veut des vacances ; une troisième n’a pas encore de travail, ni d’appart’ donc ; le quatrième a un travail, mais veut rester auprès de cette fille sans travail et le cinquième doit regagner son poste de surveillant de baignade tout en s’intéressant également à la fille sans travail. Autant dire que tous les prétextes sont bons pour s’arracher à la ville et rouler vers la mer… »

Retrouvez les deux articles de Marc Gauchée dans le numéro double de L’Avant-scène cinéma.

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Souvenir d’une tentative d' »impeachment » (bis)


pompCaptainAmericaBis

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Covid-19 et cinéma/ L’impossible déconfinement de “Tremors” (de Ron Underwood, 1990)


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C’est l’histoire de deux mecs confinés au milieu de nulle part dans le désert du Nevada et qui voudraient s’en aller mais qui reviennent toujours. « Nulle part », c’est le petit bourg de Perfection avec ses 14 habitants bien stéréotypés qui, eux, ont choisi l’endroit : le docteur Jim (Conrad Bachmann) et sa femme Megan (Bibi Besch) veulent profiter des belles nuits étoilées de la campagne ; Burt Gummer (Michael Gross) fuit, avec sa femme Heather (Reba McEntire), tout ce qui est « fédéral », vit au milieu d’un véritable arsenal et des stocks de victuailles et de réserves d’eau : « C’est pour ça qu’on a choisi cet endroit, c’est tout à fait isolé. »

Les deux mecs sont Val (Kevin Bacon) et Earl (Fred Ward) et, eux, ils rêvent de quitter Perfection pour aller dans la ville, Bixbi… qui est quand même à cinquante kilomètres. Mais voilà, les gros vers carnivores, les « graboïdes », qui rongent le sous-sol, parviennent à isoler Perfection et ruinent toutes les tentatives d’évasion. Comme l’admet Val :  « J’ai décidé de quitter ce bled. Malheureusement un jour trop tard. »

C’est ainsi que Val et Earl ne font que « partir, revenir » – seul lien possible avec le cinéma de Claude Lelouch -, car ils rebroussent chemin dès qu’ils tombent sur les restes d’un ou plusieurs habitants occis par les graboïdes. Et cette impossibilité de se déconfiner perdure après la destruction de tous les vers : Val rattrape l’étudiante sismologue Rhonda (Finn Carter) qui a participé à l’aventure et l’embrasse… la stoppant sur la route qui quittait Perfection ! D’ailleurs, Tremors connut plusieurs « sequels » dont une intitulée Tremors 3 : Le retour (Tremors 3: Back to Perfection de Brent Maddock, 2001).

Marc Gauchée

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Image du big boss


pompKingKong

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De l’utilité des clichés aqueux pour simplifier le travail des scénaristes


Plus le cinéma veut s’adresser rapidement à un large public, plus il mobilise des clichés immédiatement compréhensibles. Ces clichés ont l’avantage de simplifier le travail des scénaristes paresseux et, ainsi, de leur éviter de trouver d’autres voies plus élaborées pour faire passer leurs idées.

Le thème de l’eau dans Un été d’enfer (de Michael Schock, 1984 avec, pour le scénario, Claude de Givray, Michael Schock et Jean-Pierre Thomacini) illustre ce principe. le film présente en effet plusieurs scènes qui distinguent l’eau « artificielle », celle qui est canalisée par des aménagements humains et est source de menaces, de l’eau « naturelle », celle de la mer et qui est source de rassurance, de convalescence et de vie.

L’eau « artificielle » qui apparaît dès la première scène est celle de la piscine : Philippe Darland travaille dans une agence de détective privé. Une nuit, il photographie en cachette une femme avec un homme près d’une piscine, la bretelle de la robe de la femme tombe laissant voir un sein puis elle plonge toute habillée dans la piscine, en sort, ses vêtements sont alors devenus transparents. La menace est celle des photographies compromettantes prises par Philippe. Mais depuis La Piscine de Jacques Deray (1960), ces surfaces chlorées sont également chargées d’un fort potentiel érotique.

En revanche le bain, deuxième apparition d’une eau « artificielle », n’a pas cette dimension érotique quand c’est un homme qui le prend. Ainsi le bain que prend Philippe chez lui ne lui rappelle que l’accident de moto qu’il a eu et qu’il revit en rêve ! La détente et la relaxation dans la baignoire font ressurgir les souvenirs du passé comme autant de menaces sur la quiétude du présent.

Enfin la douche, depuis Psychose d’Alfred Hitchcock (1969), est carrément devenue une menace fatale pour les femmes. Élisabeth Leroy (Véronique Jannot) qui a fait appel à Philippe pour retrouver sa sœur et qui est tombée amoureuse du détective, en fait l’expérience quand un commissaire corrompu vient la menacer si elle ne livre pas Philippe recherché par la police.

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En revanche, l’eau « naturelle » est associée à la vie qui revient. Que ce retour à la vie soit au premier degré quand Philippe roule en moto sur la plage pour retrouver ses esprits après avoir été drogué et frappé. Ou que ce retour soit au second degré quand Élisabeth et Philippe entament une promenade amoureuse au bord de la mer.

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Tous les personnages semblent connaître les caractéristiques attachées à chaque type d’eau. Tous ? Non ! Valérie (Nana Mouloudji), la sœur disparue d’Élisabeth, est dans l’ignorance : quand elle est enfin libérée du réseau mafieux mêlant trafic de drogue, prostitution et clinique de soins, elle court vers la mer et se jette à l’eau comme pour s’y perdre, attribuant par erreur un trait de l’eau « artificielle » à l’eau « naturelle » !  Heureusement, Élisabeth a perçu la confusion de sa sœur et va la chercher pour que la mer, cette eau « naturelle », ne soit définitivement pas fatale. Ultime trait de ce film « grand public », il rétablit l’ordre. Dans un thriller romantique comme Un été en enfer, la mer, c’est la régénérescence, pas la noyade.

Marc Gauchée

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Sinon, il y a les transports en commun…


bourTaxi5

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Sandrine Rondard expose à la galerie Under Construction


Il n’y a encore pas si longtemps, elle faisait des portraits de famille, puis de grands paysages, puis de gigantesques paysages avec des êtres souvent minuscules, mi-humain, mi-animal, et des ambiances et des lumières qui semblaient annoncer le pire dès que l’œil dépassait le seul spectacle de la toile pour aller explorer son anecdote.

Avec l’œuvre présentée dans le cadre de « Any Ways », exposition collective (une exposition personnelle intitulée « Les Grands Verts » est programmée pour septembre) à la galerie Under Construction (6 passage des Gravilliers, Paris 3ème jusqu’au 18 juillet 2020), la peintre franchit un pas supplémentaire dans la représentation du mystère et l’appel à l’imagination.

Devant ce tableau de deux silhouettes à moitié dissimulées par des arbres, l’inquiétude monte mais à la façon d’une énigme sans solution évidente, ni définitive. La part d’apaisement des paysages a disparu, les plaines, les lacs ont cédé la place à la forêt, lieu des peurs enfantines, là où l’on se perd, lieu recelant les menaces quand les arbres se dressent et barrent la vue. Et si les arbres étaient abattus, ce serait pire, car ils libèreraient alors leurs hôtes sauvages porteurs de l’un de ces virus qui nous forcent désormais à avancer masqués. C’est dire si la forêt, malgré l’enracinement de ses arbres, n’est pas un paysage tranquille. C’est même ça qui doit intéresser Sandrine Rondard : cette forêt qui conjugue la fixité du décor et le mouvement de l’imagination.

Mais un autre cran est franchi avec la disparition des visages derrière les arbres. Finis les portraits frontaux en majesté, finis aussi l’étape intermédiaire avec les déguisements animaliers. L’adulte et l’enfant se font face hors champ, leurs visages plantés dans le tronc. Désormais, si l’âge reste tendre, la tête est de bois.

Marc Gauchée

PS : ne manquez pas également les œuvres de Fabien Granet présentées à « Any Ways. »

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Une surprenante inspiration yankee


pompRosenthal

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Un mouvement de libération par la libération du mouvement


La mini-jupe a été inventée dans les années 1960 par Mary Quant et constitua une étape dans la libération du mouvement des femmes. En effet, l’histoire du vêtement féminin fut d’abord une histoire de contraintes : le corps était enserré, enlacé et les mouvements entravés. Comme le raconte Georges Vigarello dans La Robe. Une histoire culturelle. Du Moyen Âge à aujourd’hui (Seuil, 2017), dès que les jambes ont commencé à se libérer, les femmes ont pu se déplacer plus librement et occuper une place dans l’espace public. Elles rompaient ainsi avec une histoire qui remonte au XIIIe siècle lorsque le vêtement féminin a réduit la femme au décor, à la pudeur, à la fixité et à l’immobilité avec des laçages, des corsets puis, bien plus tard, des crinolines alors que les hommes avaient depuis longtemps abandonné leurs tuniques pour des habits courts et des jambes libérées. Il fallait que les étoffes s’assouplissent et que les robes raccourcissent pour que les jambes puissent se mouvoir… jusqu’à la mini-jupe !

Mais l’apparition des jambes des femmes est porteuse d’une ambivalence, car elle constitue aussi une étape supplémentaire de l’exposition de leur corps aux regards des hommes. L’une des stratégies pour rendre cette liberté de mouvement recouvrée acceptable par les hommes consista d’ailleurs à l’érotiser et à la combattre hypocritement au nom de la « pudeur féminine », c’est-à-dire à la dénoncer tout en la montrant.

En 1957, dans Adorables démons (de Maurice Cloche), la jeune Liliane (Claudine Dupuis) n’en finit donc pas d’exhiber ses jambes pour séduire. D‘abord, après avoir été renversée volontairement par la voiture d’Annibal Onnis, l’homme marié fabricant de lessive qu’elle a pour mission de séduire afin de lui dérober un collier, elle montre ses jambes. Ensuite emmenée chez Annibal, elle lui vante ses jambes, ses seins tout en affirmant avoir aussi une tête et un cœur. Enfin, toujours chez Annibal, quand le majordome renverse du champagne sur sa robe, elle lève ladite robe à nouveau.

AdorablesDemons

L’enquête que mènent les deux détectives appelés par Annibal suite à la disparition de Liliane avec le collier vient confirmer la focalisation sur le dévoilement des jambes et de la transgression coupable de la « pudeur féminine ». L’un des détectives demande à Annibal « À quelle hauteur elle a relevé sa robe ? ». Annibal montre et l’autre détective mesure : 94cm. Le premier en déduit qu’il y a préméditation « à partir de 90 ! ».

Les films français des années 1950 composent ainsi souvent entre les aspirations des femmes à la liberté qu’ils ne peuvent complètement ignorer et le goût des hommes pour le spectacle des corps féminins. Ces films construisent alors des scènes ambivalentes dans l’espoir que chaque public y trouve son compte.

Marc Gauchée

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Super-zéros?


bourMarvel

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[Comme un écho] Viol, mais que font les « autorités » ?


RegainViolLaGrandePeur

En France, plus de 86 000 femmes sont victimes de viol ou d’une tentative de viol par an. Mais seulement 13% d’entre elles portent plainte et seulement 1% des plaintes aboutissent à une condamnation (Collectif féministe contre le viol). Pourtant, le violeur encourt une peine qui peut aller jusqu’à 15 ans de prison. Cette situation serait en partie la conséquence de l’insuffisante sensibilisation et formation des autorités sensées recueillir et instruire les plaintes. Le cinéma a déjà mis en scène cette indifférence des autorités, voire leur complaisance envers un acte pourtant illégal. Retour sur deux cas dans d’anciennes fictions.

Pas de mal, ni de misères

Dans Regain de Marcel Pagnol en 1937, dès le début du film, le garde-champêtre dédramatise un viol collectif et refuse d’agir. Ainsi Arsule (Orane Demazis), chanteuse itinérante sans le sou, s’est fait offrir un repas par des charbonniers. Or ces derniers, ils sont quinze venus de Gadarin, la violent ensuite dans l’écurie. La Martine (Marguerite Chabert), une femme du village, explique pourtant au garde-champêtre que « C’est dégoûtant ce qui s’y passe » et qu’Arsule crie : « Au secours, comme si on la tuait ». Mais le garde-champêtre conclut : « Ils lui font un genre de misères qui est bien connu et qui ne fait pas de mal à tout le monde ». Il refuse d’intervenir puisque, explique-t-il, il n’y a eu ni échange d’argent, ni prostitution, ni qualification criminelle !

Interdiction de camper, pas de violer

En 1978 sort Viol, la grande peur de Peter Knight (alias Pierre Chevalier). Il s’agit d’un « film d’enquête » ou de « mise en garde » qui, sous prétexte de traiter un sujet de société et d’éveiller les consciences le met en scène dans une succession de petites histoires… avec des comédiennes dénudées. Dans ce genre, le spectacle voyeuriste l’emporte toujours : « Cette œuvre ne propose aucune réflexion mais une succession de faits divers, un catalogue de viols commis par des personnages à la psychologie sommaire. Hypocrite ou maladroite, Eurociné accumule plutôt les poncifs et les détails racoleurs, filmant toujours les viols sous l’angle érotique » (Christophe Bier, Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques, Serious Publishing, 2011).

Ainsi, la dernière histoire raconte comment Jacky (Erika Cool), routarde solitaire, est prise en stop par un gars qui lui indique le bord du lac pour planter sa tente. Elle le repousse quand il essaie de l’embrasser et le quitte. Seule elle se baigne alors que le gars la mate caché. La nuit, il revient avec deux amis qui la violent dans sa tente.  Le lendemain, les gendarmes minimisent l’affaire puisqu’il n’y a ni arme, ni vol et ni certificat médical, en plus il était interdit de camper près du lac !

Marlène Schiappa résume bien ce que devaient penser les autorités de ces deux films : « Le viol ou l’agression sexuelle est considéré comme ʺfaisant partie de l’aléaʺ. Les risques du voyage, comme la turista, les coups de soleil et la perte de valeur du dollar au moment de la conversion » (La Culture du viol, éditions du l’Aube, 2018). Même si l’autrice évoque la situation de l’imaginaire français actuel et pas ces fictions des temps passés.

Marc Gauchée

[Ce post est largement inspiré d’un article plus complet intitulé « La culture du viol dans le cinéma français des années 1930 aux années 1980 », paru dans le n°14 de Critica Masonica]

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Souvenir d’une tentative d’impeachment


pompOostsanen

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« Le Mur de l’Atlantique », une des 15 comédies sur la France occupée


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L’Avant-scène cinéma n°671-672 de mars-avril 2020 est consacré à La grande vadrouille de Gérard Oury et présente notamment « 15 comédies sur la France occupée » dont :

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Retrouvez l’article complet sur Le Mur de l’Atlantique de Marc Gauchée dans le numéro double de L’Avant-scène cinéma.

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Adaptation qu’ils disent


bourBecassinel

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[Comme un écho] De l’usage de la gynécologie


En 1995, Élie Semoun crée le personnage de Cyprien dans Les petites annonces d’Élie. Cyprien porte de grosses lunettes de myope, a des cheveux gras et une dentition repoussante. Il prétend avoir fait des études de gynécologie et invite les patientes à le rejoindre, surtout celles qui sont « blondes avec une forte poitrine ».  Le voyeur s’intéresse aussi à la gynécologie au cinéma. Dans Zig Zag Story (de Patrick Schulmann, 1983), Bob Hemler (Fabrice Luchini), photographe érotomane, a notamment braqué sa longue vue sur la fenêtre d’un voisin gynécologue.

Pour Cyprien, la gynécologie est le seul moyen d’espérer approcher le sexe féminin. Ce personnage date tout juste de l’après Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq (éditions Maurice Nadaud, 1994), à une époque où le marché du sexe s’est tellement libéralisé qu’il profite toujours plus à ceux qui en profitait déjà et toujours moins à ceux qui n’en profitait qu’un peu. Il génère des exclus condamnés à payer très cher, à se contenter de peu ou à ruser pour se faire une (petite) place. C’est l’idée de base du roman de Michel Houellebecq : « Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de ʺpaupérisation absolueʺ », « le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société ».

Il fut pourtant un temps où la gynécologie n’était pas un moyen pour approcher le sexe féminin, mais marquait plutôt, pour certains auteurs, leur ras-le-bol des vagins.

Calmos, le film antiféministe de Bertrand Blier (1975) commence ainsi avec une scène chez le gynécologue : Paul Dufour est assis à son bureau devant une femme nue (Claudine Beccarie) les jambes écartées dans les étriers. Ce spectacle l’empêche de savourer la grosse tartine de pâté qu’il vient de se préparer. Il décide donc d’abandonner son cabinet et commence une aventure à la misogynie aigüe. Comme le dit Paul à Albert, son complice rencontré dans la rue : « Vous trouvez pas qu’elles auraient tendance à nous faire chier ? »

Gynecologie

Quatre ans plus tard, Gérard Kikoïne met en scène, un autre gynécologue dégoûté des femmes et de leur appétit sexuel toujours insatisfait (!). Dans Parties très spéciales (1980), film classé X, un ancien gynécologue veut oublier son passé en buvant avec un ami tout aussi clochard dans un bar. Il lui raconte ses déboires sexuels : « J’ai été médecin, spécialiste des femmes, j’en ai tant vu ! » Le film multiplie alors les scènes pornographiques jusqu’à une patiente (Melody Bird) qui fait dédicacer son album avec le sperme du gynécologue. Ce dernier finit submergé et pris d’assaut par l’arrivée de cinq femmes insatiables, provoquant sa déchéance alcoolisée et sa clochardisation.

Ces films aboutissent à des déceptions. Bob regrette que le gynécologue de Zig Zag Story  se place toujours devant le privant du spectacle.

Les deux autres films finissent par la capitulation devant le sexe des femmes. Sur le mode de la naissance inversée dans Calmos : Paul et Albert se retrouvent, minuscules, sur le pubis d’une femme géante et tombent, en glissant sur le clitoris, à l’intérieur du vagin. Sur le mode de la renaissance virile dans Parties très spéciales : une femme arrive dans le bar et ouvre son manteau révélant sa nudité, le gynécologue replonge et la rejoint avec cette ultime réplique qui devrait rassurer Cyprien comme Michel Houellebecq : « Même en clochard, je leur fais de l’effet ! »

Joe Gillis

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Pendant le confinement Papiers Nickelés continue, pensez à vous abonner


papiersnickelesavril

La situation présente a largement perturbé la diffusion de notre chère revue. Librairies en berne, festivals et salons annulés, quant au N°64, l’imprimerie rouvre et il sera donc prochainement routé aux abonnés.

Vous pouvez soutenir Papiers Nickelés, non seulement en achetant les numéros qui vous manquent (220€ port compris la collection complète), en vous abonnant, mais aussi en adhérant à l’association CIP-Papiers Nickelés (30€/an) qui porte cette revue. Tous les liens sont sur notre site papiersnickeles.fr.

Et sur notre page Facebook, dernière innovation : le passage régulier de dessins d’humour, issus des membres de « France-cartoons », avec qui nous avons le plaisir d’avoir ce sympathique partenariat, dans une période où peu de dessins paraissent dans les supports habituels.

Enfin, je souhaite que vous alliez tous bien. Tenez le virus à distance en lisant nos anciens numéros (toujours disponibles !), tranquillement allongés sur votre sofa « en mangeant du chocolat » comme disait Wolinski. Vous pouvez aussi utiliser nos numéros comme masque quand vous sortez (mais ne les relisez pas avant quelques jours ensuite).

Yves Frémion, Directeur de la publication

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Napoléon le petit disait Victor Hugo


pompNorthen

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Clichés sexistes et cinéma français (2) : la « compétence » de la femme


ParolesDeFlic

Dans Parole de flic (de José Pinheiro, 1985), Daniel Pratt, ancien flic, a vu sa femme assassinée il y a 10 ans et le meurtrier a obtenu un non-lieu. Dégouté, Daniel a démissionné de la police et s’est retiré en Afrique. Mais voilà que sa fille, Mylène (Aurelle Doazan) qui participait à un vol de magnétoscopes, est abattue par des tueurs cagoulés. Daniel revient en France bien décidé à retrouver les coupables. L’enquête officielle a été confiée à la jeune inspectrice Sabine Clément (Fiona Gélin) qui est, selon son supérieur commissaire, « un bon flic ».

Or le film développe une vision très personnelle et sexiste du « bon flic ». En effet, Sabine reconnait dès le début qu’elle n’a « aucune piste », alors que Daniel, en cinq minutes de torture d’un indic vendeur d’arme, apprend que le chef des tueurs masqués se prénomme Abel et fréquente le stand de tir de la police ! De plus, durant toute l’histoire, Sabine ne procède à aucun acte classique d’enquête policière. En fait sa « compétence » n’est jamais professionnelle.

D’abord Sabine se pâme devant Daniel. Elle dit, en le voyant pour la première fois : « Il est beau ce mec. » Quand elle recueille Daniel chez elle pour la nuit, elle le fait venir dans sa chambre : « Pratt, je me sens seule » et se découvre nue. C’est enfin elle qui s’inquiète pour Daniel quand ses investigations le mêlent à une fusillade : « Mais t’aurais pu te faire descendre ! »

BonFlic

Bref, Sabine Clément n’est pas une inspectrice, elle n’est juste que le faire-valoir de Daniel qui admet pourtant, à la fin, devant le commissaire, avec cette réplique aussi incongrue que machiste : « Tu avais raison, Sabine Clément, c’est un bon flic. »

Marc Gauchée

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On vivrait une époque formidable


bourGreenBook

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Marilyn dans « Papiers Nickelés »


MM1

COUCHOLeBanniFG83

Lire la suite de cet article (épisode 3 de la série « Marilyn, sa robe, le vent et les dessinateurs ») de Marc Gauchée dans le n°63 de Papiers Nickelés  

L’épisode 1 « Desclozeaux et les ʺcoquinsʺ » a été publié dans le n°59 et l’épisode 2 « Maëster, Jul et ces chiens de spectateurs » dans le n°61)

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On peut toujours rêver…


pompLaNaissanceDeVenus

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[Chrono] 1979-1984/ La Presse du temps des VHS (2/2)


Dans les années 1980, le visionnage domestique se développe avec la diffusion des magnétoscopes et des cassettes au format VHS (« Video Home System »). Apparaît alors une presse spécialisée dans la vidéo aussi nombreuse et souvent éphémère. La référence étant Le Guide Brandt–Vidéo 7.

Video7

Comme tous les amateurs de vidéos, Martine Cotrel, étudiante bibliothécaire de 1984, avait à sa disposition la « Bible » de la presse dont le rôle pédagogique permettait au profane de  se retrouver dans la jungle des titres : Le Guide Brandt–Vidéo 7 (1983-1984). L’ influence de ce pavé fut indéniable, il était l’arbitre des élégances de la planète vidéo. Le Guide Brandt (électronique – sic!) de la vidéocassette est ce que les anglo-saxons les plus distingués qualifient de « tour-de-force ». Pour la modique somme de 49 francs , il rendait accessible aux vidéastes du dimanche ou du reste de la semaine un savoir aussi précieux qu’insoupçonné. « 5000 films, avec résumé, critique et cotation » clamait la 4e de couverture : un travail de bénédictin (on peut aisément comparer ce document à un guide spirituel). Le lecteur était attiré par une couverture aimantant Isabelle Adjani, Sylvester Stallone, la perruque de Sean Connery et un cosmonaute saisi d’effroi qui n’a pas souhaité être mentionné.

Loin d’être élitiste, le Guide financé par le constructeur d’électroménager proposait trois grilles de lectures alternatives : par ordre alphabétique, par genre et par éditeur. Si le classement par ordre alphabétique va à l’essentiel, « classement général », « films classés X » et « films pour enfants », le classement par genre est plus étoffé. Et pour cause, à l’instar de la regrettée Samaritaine, on trouve de tout, avec une distinction pénétrante et bienvenue entre « classés X » et « érotiques », mais aussi des spécificités thématiques (« karaté ») ou linguistiques (« langue arabe »).

Le Guide est la réalisation d’un travail d’évaluation et d’orientation des vidéastes qui reste, plus de trente ans après, au crédit de ses rédacteurs. Citons : les critiques de cinéma Jean Chatel, Gilles Gressard, Pascal Le Gleut ou Gérard Lenne. Mais il y avait aussi Jean-Louis Bischoff qui deviendra un docteur en philosophie très pop culture (auteur de Corps et pop culture, L’Harmattan, 2015), Camilio Daccache un spécialiste de Sylvie Vartan (auteur de Irrésistiblement Sylvie Vartan, Ipanema, 2011) ou encore la romancière et scénariste Isabel Ellsen (co-scénariste des Fleurs d’Harrison un film d’Élie Chouraqui, 2000, adapté d’un des romans d’Isabel Ellsen). Laconique mais juste, c’est la ligne éditoriale qui de  L’Abîme des morts-vivants  aux  Zozos caractérise les cotations et les évaluations.

L’un de ses rédacteurs, Gérard Lenne, livre les secrets de sa fabrication. Dans les années 1980, il chroniquait également les films dans Vidéo 7 avec le fantastique et l’érotique en domaines de prédilection (auteur, 2015, de « Et mes seins, tu les aimes ? » 50 fantasmes cinématographiques, La Musardine). Sous pseudonyme, il était même l’artisan de la rubrique X, cahier placé sous scellé dans la revue. Au téléphone, il s’amuse : « J’étais considéré comme un pionnier de la vidéo parce que j’étais un des rares à posséder un magnétoscope avant le format VHS, c’était le format U-Matic de Sony, un format semi-pro avec des cassettes de 60 minutes ». Et le Guide ? : « C’était tout simplement l’émanation de la revue ʺVideo 7ʺ. Il n’avait rien d’inédit, c’était une majorité de contenus déjà publiés, peut-être complétée par quelques articles originaux ». L’opération commerciale a été montée par Éric Vincent, directeur de la rédaction de Vidéo 7. C’est lui qui a négocié avec Brandt. « Un champion de la communication » cet Éric Vincent. Gérard Lenne se souvient même qu’une fois, il avait organisé une soirée au Paradis latin pour la rédaction de la revue !

Formules incisives pour tous les genres

On ne peut pas taxer le Guide de chauvinisme. Retour à Marseille de René Allio, avec Raf Vallone et Andréa Ferréol en 1982, est crédité d’un zéro pointé et d’un commentaire définitif : « Ou comment un cinéaste de talent rate complètement un film ». Ou, entre mille, le téléfilm de Christian-Jaque, actif derrière la caméra depuis 1932, S.A.R.L – Société amoureuse à responsabilité limitée, réunissant en 1981 Jean-Pierre Darras et Dany Saval, recevant en sus d’une étoile, ce tacle rédhibitoire : « D’une ringardise désolante, pour les fans de la grosse comédie ». Les dessins animés ne sont pas en reste puisque c’est au tour de Candy Candy de se faire flinguer : « Sucreries japonaises, plus fades qu’indigestives ». Les rédacteurs ne sont pas foncièrement amateurs de séries, si Rocky reçoit 4 étoiles, le Rocky 2 sorti trois ans plus tard n’en reçoit qu’une et un commentaire sans ambiguïtés, « Nettement moins réussi que le premier ».

Érections, film X de Georges Fleury en 1975, passablement décoré d’une étoile et d’un lapidaire : « On a fait mieux ». On notera néanmoins une plus grande indulgence pour les productions scandinaves, par exemple Swedish Erotica 33 qui obtient la mention : « Le premier sketch vaut le coup d’œil ».

La comédie française n’est pas toujours à huer. En effet, T’es heureuse ? Moi toujours ! de Jean Marbeuf ( février 1983 ) avec Guy Marchand dans le rôle d’un danseur de claquettes et Claude Brasseur en clown, récolte un satisfecit de quatre étoiles et un commentaire à la hauteur : « Une promenade touchante et très réussie au pays du cinéma et de l’amour ». On peut d’ailleurs noter que Guy Marchand fait l’objet d’un véritable culte, car on lit au détour d’un commentaire incisif : « Guy Marchand a du talent ».

On pourra trouver un réconfort avec Le Renard du Désert d’Henry Hathaway (1951) sur les faits et gestes du maréchal Rommel : « Plus qu’une biographie, un grand film ». Ou Frissons, film d’épouvante de David Cronenberg de 1975 : « Un film physique à vous donner mal au ventre », ou encore l’adaptation de Popeye par Robert Altman en 1980 : « Du grand spectacle musical par un grand cinéaste ».

Dans les genres plus osés, on se laissera tenter par Star Babe de Jack Genero en 1977, film X intergalactique à bord du vaisseau « Orgasme » qui se pose successivement sur « Anus » et « Phallus » afin de détruire le missile « Spermix » : « Un chef-d’œuvre de drôlerie, d’imagination et de sexe ».

Plus de 30 ans après cet âge d’or, Brandt a vécu le chaos de la désindustrialisation, la marque française a déposé le bilan le 6 novembre 2013 avant d’être reprise par un groupe espagnol qui l’a refilée ensuite à un groupe algérien qui l’a filialisée. Les magnétoscopes eux sont désossés, les VHS ont des couleurs pales et un son dégradé, sa presse a disparu mais pour toute une génération d’amateurs vidéo, le Guide Brandt-Vidéo 7, code de la route du collectionneur de vidéocassettes, bible du magnétoscope, constitue aujourd’hui encore un exercice critique original. Il l’est à la fois par son contenu qui, même non actualisé depuis un tiers de siècle, n’en reste pas moins valable. Les films changent de supports et poursuivent ainsi leur vie.

Marc Gauchée et David Miodownick (avec la relecture d’Emmanuel Lemieux)

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L’Âaaaartissse


bourCesarEtRosalie

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[Chrono] 1979-1984/ La Presse du temps des VHS (1/2)


Dans les années 1980, le visionnage domestique se développe avec la diffusion des magnétoscopes et des cassettes au format VHS (« Video Home System »). Apparaît alors une presse spécialisée dans la vidéo aussi nombreuse et souvent éphémère. La référence étant Le Guide Brandt–Vidéo 7.

PresseVideo

« La cassette vidéo, c’était un surgeon, un succédané du cinéma avec, au départ, de l’horreur, du gore et du cul. Il était normal que toute une presse spécialisée se développe avec ce type de films et le magnétoscope. Les gros succès de presse, c’était le olé-olé avec de belles jeunes femmes en couverture ! » nous explique avec son franc-parler, Martine Cotrel, bibliothécaire maintenant à la retraite (et co-autrisce avec Hélène Pouppeville de Mémoire des rues. Paris, 11e arrondissement (1900-1940),  Parigramme, 2015). Dans le cadre de ses études, elle se souvient bien qu’elle fut une précurseuse, rédigeant en 1984, un mémoire de fin d’études sur « La presse vidéo en France » (Mémoire de fin d’études sous la direction de Gérard Herzhaft, École nationale supérieure des bibliothèques, 20e promotion, 1984).

Pour la jeune étudiante des années 1980 à Villeurbanne, le choix du sujet était le fruit du hasard et d’une volonté d’économiser ses efforts : « Avec un sujet sur la presse vidéo, je n’ai eu qu’à envoyer un questionnaire aux revues concernées et à attendre leurs réponses pour les analyser. » Elle même ne possédait pas de magnétoscope, et ne fréquentait pas plus les vidéo-clubs. Mais elle voyait bien l’engouement en cours, ses copains théâtreux par exemple fabriquaient des petits films vidéo pour étudier leur jeu scénique ou bien se faire connaître. Martine s’est retrouvée dans un espace-temps précis : un âge d’or qui a duré cinq années.

En 1984, la presse vidéo grand public vit les dernières années d’un âge d’or commencé en 1979. Ses titres sont quasiment tous faits sur le même modèle : des annonces de matériels, les programmes à venir et des pages magazine. Avec une telle concurrence, les titres ont des espérances de vie d’éphémère, de Télé Vidéo Magazine en Vidéo Mag et Vidéo Plus sans oublier Vidéo international, Vidéo actualité, Vidéo Guide et Vidéo Club Info et last but not least, Vidéo News et TV Vidéo. Quatre magazines tiennent la corde un peu plus longtemps, il s’agit de Télé Ciné Vidéo (1980-1988), Télé K7 (1983-1993) et les deux recordmen, Vidéo 7 avec ses guides annuels de la vidéocassette (1981-1998) et TV Vidéo jaquettes (1982-2005). Martine Cotrel explique :  « Cette presse a disparu avec les défections des annonceurs ».

Pourtant, tout avait bien démarré. La presse vidéo bénéficiait du développement des magnétoscopes et des vidéocassettes préenregistrées.  Dans un contexte où les salles de cinémas de quartier fermaient, les Français découvraient les loisirs à la maison et à la carte. En 1979, on estimait à 50 000 le nombre de magnétoscopes vendus en France, 150 000 en 1980 et toujours plus haut, 800 000 fin 1982 selon les chiffres du SCART, le Syndicat des constructeurs d’appareils radiorécepteurs et téléviseurs (cité par Yves Alix, « Les Vidéoclubs à Lyon », mémoire de fin d’études sous la direction de Gérard Herzhaft, École nationale supérieure des bibliothèques, 22e promotion, 1986).

Le marché des vidéocassettes préenregistrées, second marché du cinéma, suit la même dynamique. Il ne comprend qu’une maigre centaine de titres en 1980, surtout des films X ou d’horreur. Ces deux genres se diluent rapidement dans la production et distribution de 4 000 titres disponibles fin 1982 et l’explosion d’offre de 7 500 titres en 1983. Le catalogue annuel de Vidéo 7 annonce 5 000 titres et l’édition de 1992 déborde de 12 000 K7 et laser-discs ! Pour se fournir, l’amateur peut se rendre dans les vidéoclubs de quartier, quasi inconnus en 1979 et qui sont 4 000 fin 1982.

1984 : la vidéo taxée comme un produit de luxe

Et puis ? Et puis patatras ! Le gouvernement de Pierre Mauroy s’inquiète du fait que 95% des magnétoscopes soient fabriqués au Japon. Le Premier ministre de François Mitterrand veut développer une filière française et fait d’abord adopter, en octobre 1982, une procédure originale de dédouanement localisée à… Poitiers. C’est là que les magnétoscopes japonais s’arrêteront. L’année suivante, en 1983, les socialistes créent la redevance sur les magnétoscopes : elle sera de 471 francs en 1983 et ne sera supprimée qu’en 1987, sous le gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac. La taxe sur la valeur ajoutée (TVA) pour les magnétoscopes et les cassettes vierges est établie au taux le plus élevé, celui des produits de luxe (33,33%). Le même taux s’applique aux cassettes préenregistrées dès 1984.

Le résultat ne se fait pas attendre : 1 000 vidéoclubs ferment en 1983, car la fréquentation chute brutalement, notamment par ceux « qui n’avaient pas acquitté la taxe et qui avaient peur de voir leur nom traîner quelque part et d’être un jour contrôlés » décrit Didier Goeusse, délégué général de la Chambre syndicale de l’édition vidéographique (cité par Yves Alix, op. cit ). Et puis, la France prend du retard industriel. Alors que les ventes de magnétoscopes triplaient tous les ans auparavant, elles atteignent 665 000 en 1982, mais descendent à 514 000 en 1983 pour remonter ensuite et plafonner à 690 000 en 1985. Il y a 1,5 millions de magnétoscopes dans les foyers hexagonaux en 1983. Mais, en 1985, le taux d’équipement des ménages n’est que de 14% soit 2,8 millions. Avec ce retard d’équipement, la presse vidéo pâtit du manque de recettes publicitaires de la part des constructeurs qui préfèrent se reporter vers les magazines généralistes. Il faut aussi ajouter la guerre des standards vidéo qui fait rage entre le VHS de JVC, le Betamax de Sony et le V2000 de Philips puis, dans les années 1980, avec l’arrivée du laserdisc.

Yves Alix,  étudiant bibliothécaire de 1986, déplore aussi le manque d’ambition des vidéoclubs : les cassettes sont classées grossièrement par genres, mais jamais dans l’ordre alphabétique des titres, ni des auteurs. L’amateur est donc obligé de feuilleter les boîtiers pour dénicher ce qu’il cherche et seul le vidéoclub de la FNAC au Forum des Halles de Paris dispose d’un catalogue, car il a informatisé ses titres en profitant de la logistique du magasin.

Le chroniqueur Bruno Léandri, dans Fluide Glacial (N°113, novembre 1985) n’est pas tendre avec les vidéoclubs de l’époque : « Un bordel de n’importe quoi refourgué n’importe comment, qui sent l’affaire à court terme, le fric ramassé vite fait, bien fait » et « Les étagères d’un magasin de location parisien par exemple sont remplies à 80% de tous les nanars, sous-merdes, séries B, C, D dont même les publics de bidasses n’avaient pas voulu dans les projections du dimanche à la caserne ».

Marc Gauchée et David Miodownick (avec la relecture d’Emmanuel Lemieux)

À suivre…

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La nostalgie, camarade…


pompKhaldei

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César 2020 : le cinéma français toujours victime du cojones virus


LesBronzesa

Les films primés (J’accuse ; Les Misérables ou La belle époque) ne réussiraient pas le test de Bechdel.

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