Les yeux des femmes, le sexisme et l’épreuve du temps


Yeux

Cette série de trois cartes postales françaises a en commun de mettre en image le corps des femmes avec un texte se focalisant sur les yeux. Elle vient illustrer ce que rappellent les auteurs, dès leur introduction, de Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (1) : « La sexualité n’a pas été un instrument de pouvoir uniquement dans les cadres esclavagiste, colonial, ségrégationniste ou postcolonial », l’Occident connait des processus similaires de domination sexuelle. En outre, ces trois cartes postales illustreraient les deux façons d’exercer une domination, telles que les décrivait Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (2) : « Les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes et les Occidentaux à les dévoiler ».

La carte « Les plus beaux yeux du Maroc » date de la première moitié du XXe siècle et fait partie de l’abondante collection de Marcellin Flandrin. Ce photographe, né en 1889 et mort en 1957, a découvert le Maroc pendant son service militaire en 1912. Il s’installe à Casablanca après la Grande guerre et multiplie les photographies sur la vie marocaine. Il profite du développement de la carte postale à grand tirage, dans la première moitié du XXe siècle, pour diffuser ses œuvres. À la différence des nombreuses productions sur l’Afrique du Nord, la photographie de Flandrin ne s’inscrit pas dans les images violentes et pornographiques qu’analyse en majorité Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours. Au contraire, la carte de Flandrin s’inscrit dans les images glorifiant « la beauté arabe », convoquant un imaginaire mêlant volupté, mystère et asservissement.  Kaoutar Harchi, l’une des autrices de Sexe, race & colonies, a souligné combien ces clichés réduisaient les femmes dites « musulmanes » ou « indigènes » au silence. La carte de Flandrin l’a réduit même aux yeux tournés vers l’objectif. Comme Kaoutar Harchi l’explique au sujet d’une photographie qui illustre sa contribution, « le regard de la jeune femme doit être pour eux, puis pour ceux qui achèteront la photographie » (3).

Les deuxième et troisièmes cartes viennent des éditions Estel dont le siège était à Blois et qui furent rachetées par les éditions Leconte dans les années 1970-1980. Elles peuvent donc être datées de cette période. Dans les années 1970, le sexisme doit se parer d’humour (« Et si, en plus, elle a de beaux yeux ! », car il est évident que ce ne sont pas les yeux qui attirent le regard) et, dans les années 1980, il faut même ajouter une référence de connivence. Tout le monde aura reconnu dans le « T’as d’beaux yeux, tu sais », la réplique de Jean (Jean Gabin) à Nelly (Michèle Morgan) déambulant, amoureux, dans la fête foraine de Quai des brumes (de Marcel Carné, 1938).

Mais ce qui est frappant, c’est le déplacement opéré entre Orient et Occident. Au temps des colonies, « partout, la domination a produit des images et des imaginaires essentialisant et objectivant des corps ʺindigènesʺ présentés comme ʺnaturellementʺ offerts aux explorateurs, aux voyageurs et aux colonisateurs » (Sexe, race & colonies). Au temps des congés payés, c’est aux vacanciers qu’étaient offerts ces corps, non plus d’indigènes, mais d’occidentales.  Dans les colonies, « l’existence de ces femmes ʺAutresʺ toujours vues comme faciles, lascives, lubriques, perverses et donc forcément insatiables permet aussi de construire, en miroir, l’image de l’épouse blanche idéale, pudique et chaste, réduite à une sexualité purement reproductive » (ibid.). Sur nos plages de cartes postales, ce sont les vacancières qui ont remplacé les indigènes.

En 2018, l’association Femmes Solidaires a mené une campagne contre ces cartes postales estivales à caractère sexiste (4). Notons qu’à part la presse relayant l’information, cette campagne n’a pas suscité autant de tribunes de savants intellectuels qui avaient pourtant été prompts à dénoncer le caractère « pornographique » et « luxueux » de Sexe, race & colonies. Du côté des éditeurs de cartes postales, même discrétion. Interrogé par Le Parisien, Éric Leconte, héritier des éditions Estel a indiqué que ces cartes sexistes, « c’est un marché très restreint » et que « les femmes nues, ça a presque complètement disparu », mais ajoutant aussi « il n’y a pas de quoi s’énerver non plus » car « il y a des choses dans le monde beaucoup plus importantes » (5). Ce n’est donc pas encore pour aujourd’hui que sera mis en débat ce rappel constant de l’apparence physique des femmes qui les réduit au rang d’objets pour le regard des hommes.

Marc Gauchée

  1. Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud et Dominic Thomas (dir.), Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, La Découverte, 2018.
  2. Fatema Mernissi, Le Harem et l’Occident Albin Michel, 2001.
  3. Kaoutar Harchi, « Quand l’art est l’autre nom de la violence », nouveau-magazine-litteraire.com, 10 octobre 2018.
  4. Carine Delahaie, « La culture du viol, sous le soleil exactement », Clara magazine, n°169, septembre 2018.
  5. V.I.A, « Haro sur les cartes postales sexistes : une association féministe entre en guerre », leparisien.fr, 2 août 2018.
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José Benazeraf, la pornographie et le message


Le cinéma pornographique divise ses amateurs en deux écoles. Ceux qui considèrent que, comme dans tout film, il faut un scénario et que les scènes de sexe ne sont donc que des péripéties participant certes sans pudeur ni tabou, à l’intrigue. Et ceux qui considèrent que le spectacle de corps enchevêtrés et ordonnés selon les fantasmes du réalisateur justifie à lui tout seul d’en faire un film composé alors d’une succession de copulations.

Le cinéma de José Benazeraf relèverait d’une troisième école. Car, dans ses films, il y a toujours un scénario, même s’il n’est pas très développé, il y a toujours des scènes de sexe, mais il y a aussi un discours politique qui s’énonce explicitement, soit grâce à la bande-son qui agrémente les scènes dénudées, soit entre lesdites scènes de sexe. Quelques exemples…

Côté « bande-son », dans Le Sexe nu (1973), Alain fait l’amour avec sa secrétaire (Dany Daniel) alors que retentit L’Internationale.

Côté « entre les scènes », il y a ce passage, dans Adolescence pervertie (1974) où la professeure de mathématiques, Mirella Buzzatti (Femi Benussi), tombe sur une photo de magazine montrant le président Pompidou acclamé par le peuple à l’occasion d’un séjour en Chine et clame que c’est un comble de la part d’un homme qui est le symbole du capitalisme. Plus tard, elle dénonce la démocratie et le parlementarisme qu’elle juge bidon puis va assister à un congrès de la Confédération générale du travail (CGT) à Paris, accompagnée de son amie et collègue Elisa (Malisa Longo), où elles applaudissent Georges Séguy à la tribune !

Dans le salon bourgeois des Deux gouines (1975), une des femmes présentes lit Le Monde diplomatique tout en laissant voir sa culotte. Dans Je te suce, tu me suces ou La Vie d’un bordel de province (1983), les prostituées (Moannie, Marianne Aubert, Marie Janvier, Laura May) prennent leur petit-déjeuner et discutent : « Tu trouves pas que tout baisse depuis le 10 mai ? ». Et une autre se plaint de la perte de valeur de ses « emprunts Giscard », puis l’une d’elle prévient : « Mesdames, un peu de sérieux, le pape arrive » avec un gros plan sur la une de Libération.

JBenazeraf

D’autres réalisateurs ont pu émailler leurs films pornographiques de connotations politiques, mais ce fut toujours sur le mode potache. Par exemple dans Animatrice pour couples déficients (1980), Gérard Grégory met en scène deux légionnaires qui violent, dans leur bureau, ladite animatrice, Mélina Lanvin (Barbara Moose), sous le portrait de Georges Pompidou. Après tout, il a fallu attendre la fin des présidences gaullistes, 1974 et Valéry Giscard d’Estaing pour que les écrans se libèrent avant, certes,  la loi instaurant le classement X en décembre 1975, mais qui était largement contournée jusqu’en 1981. La tolérance dans l’application de la loi X explique sans doute l’hommage que rend Francis Leroi au duo libéral Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre dans L’infirmière n’a pas de culotte (1980) : quand deux infirmiers entreprennent une patiente (Danièle David), l’un d’entre eux porte un t-shirt marqué « Giscard à la barre ».

Les réflexions négatives des prostituées dans La Vie d’un bordel de province sur l’après « 10 mai » s’expliquent par le choix fait par le pouvoir socialiste et Jack Lang d’appliquer à la lettre la loi X : des producteurs sont inquiétés, des copies saisies. Le cinéma pornographique s’enferme dans des salles spécialisées bientôt concurrencées par les cassettes vidéo VHS. C’est pour cela que les prostituées constatent que « tout baisse depuis le 10 mai ». Elles rejoignent le témoignage de Brigitte Lahaie (L’enfance du hard de Sébastien Bardos et Jérémie About, 2013) : « Après cette date-là, on ne tournait plus des films avec un message, on tournait des films pour montrer du cul ».

Joe Gillis

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Be + Bi (donnant)


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[Comme un écho] Les trains de la libération


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À la fin de La folle ingénue (Cluny Brown d’Ernst Lubitsch, 1946), Cluny Brown (Jennifer Jones), servante chez Lady et Lord Carmel, court à la gare remercier leur hôte étranger, Adam Belinski, qui lui a offert une paire de bas en guise d’adieu. Le train va partir, Cluny évoque la vie conjugale qui l’attend auprès d’un morne fiancé et Adam lui dit de monter. Dans le compartiment, ils s’embrassent, prélude à leur histoire d’amour.

À la fin de Suivez-moi jeune homme (de Guy Lefranc, 1958), Michel, jeune détective déguisé en vieillard, court à la gare rejoindre Françoise (Dany Robin), chargée de convoyer un collier précieux de son employeur joaillier. Le train va partir, Françoise dit à Michel de monter, ils s’embrassent, prélude à leur histoire d’amour.

Mais de quoi se libèrent ainsi Cluny et Michel en montant dans le train ?

Assis dans le compartiment, Adam demande à Cluny de retirer cette « coiffe idiote » et son tablier qu’il jette par la fenêtre. Pour Cluny, il s’agit de quitter sa condition de servitude pour un exil aventureux et sans planning à New York avec Adam, réfugié politique d’Europe centrale (l’action se passe en 1938) bientôt reconverti dans l’écriture de romans policiers. Cluny passe ainsi de « servante de » à « épouse de ». C’est d’ailleurs ce qui la réjouit lorsqu’Adam l’accueille dans son compartiment. Adam est interprété par un acteur de 47 ans quand Cluny est interprétée par une actrice de 27 ans. La folle ingénue serait donc un exemple américain (réalisé certes par un Berlinois) qui met en scène la figure du « couple incestueux » que Noël Burch et Geneviève Sellier ont repéré dans le cinéma français (La Drôle de guerre des sexes du cinéma français : 1930-1956, Nathan Université, 1996) et qui n’hésite pas à dérouler des histoires d’amour entre un homme âgé et une toute jeune première.

Au contraire, dans Suivez-moi jeune homme, Françoise a résisté aux assauts de vieux messieurs lubriques. C’est ainsi que le milliardaire Aristide Oranos se montre insistant auprès de Françoise, lui qui estime qu’à part les bonnes sœurs, il existe deux catégories de femmes : « celles qui se vendent et celles qu’on achète ». Quant à Robillard, patron de l’agence de détectives de Michel, il ne comprend pas que Françoise ne cède pas au milliardaire : « Une femme intelligente ne peut refuser longtemps de partager la vie d’un homme qui sait vivre ». Quand, sur le marchepied du train, Françoise enlève sa fausse barbe à Michel, rajeunissant en un coup le détective, elle semble donc rompre avec la tradition cinématographique du « couple incestueux ».

En fait, s’il est jeune, Michel n’abandonne pas la pensée machiste de ses ainés. En effet, lui aussi considère les femmes comme vénales : il doute que sa précédente copine, Lulu (Régine Lovi), reste toute sa vie avec lui, sauf « Si je fais fortune, on sera peut-être encore ensemble ». Ou, autre cliché sexiste, il assimile les femmes à des écervelées : il dit ainsi à Françoise « J’espère bien que vous êtes illogique comme toutes les jolies femmes ». Si dans Suivez-moi jeune homme, c’est bien la femme qui invite l’homme à monter dans le train, le film de Guy Lefranc est caractéristique de ces productions françaises de la fin des années 1950, essayant de concilier le maintien du pouvoir masculin avec la volonté émancipatrice des femmes. Ce sont les personnages interprétés par Brigitte Bardot qui parviendront à réaliser cette conciliation en limitant strictement l’émancipation à la sexualité… les spectatrices en retiendront la figure d’une émancipation, les spectateurs en retiendront le sex-symbol.

Marc Gauchée

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Clichés sexistes et cinéma français (1) : le projet de la femme, c’est l’homme


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Selon Yves Lavandier dans La Dramaturgie (Le clown et l’enfant, 1994), le personnage  auquel les spectateurs s’identifient le plus est le protagoniste d’une histoire parce que c’est lui qui vit le plus de conflits. Ce protagoniste se concentre sur un objectif général et doit franchir plein d’obstacles pour l’atteindre ou non. Cela implique non seulement que le personnage ait un objectif, mais encore qu’il y tienne et donc qu’il ne soit pas prêt à l’abandonner ou à en changer à la première péripétie venue. Si c’est le cas, le personnage n’est pas un protagoniste, c’est un pantin ou une image, bref un être sans caractère, juste un corps agréable à regarder et qui ne sert qu’à mettre en valeur le protagoniste.

Les personnages féminins sont rarement des protagonistes parce que leur projet , quand il est défini et connu, s’évanouit dès qu’apparait l’homme à aimer, le personnage masculin cumulant les qualités du protagoniste et du héros. Trois exemples dans des films des années 1980.

Dans Un été d’enfer (de Michael Schock, 1984), Élisabeth Leroy (Véronique Jannot) veut retrouver sa sœur Valérie (Nana Mouloudji), adolescente qui a disparu mystérieusement depuis trois mois. Elle a donc un objectif, mais voilà qu’elle s’adresse au beau détective Philippe Darland. Après qu’il se soit fait drogué et tabassé par les méchants, Élisabeth ne veut plus qu’il poursuive son enquête : « C’est pas un travail d’amateur » ; « Je veux que tu arrêtes ». Finie la quête de sa petite sœur pour laquelle, pourtant, elle était devenue mélancolique et se sentait même coupable : « Depuis un an, elle sortait tous les soirs. C’est de ma faute. J’aurais dû être plus ferme ».  Son objectif change au contact de l’amour d’un homme : « Je ne veux pas te perdre », comme si elle ne pouvait pas concilier le fait de retrouver sa sœur et d’aimer Philippe. Pour Philippe, en revanche, tout est différent. Face aux réticences d’ Élisabeth, il affirme qu’il ira jusqu’au bout pour elle « et pour moi aussi ». Lui, il arrive donc à concilier la réalisation d’une vie amoureuse avec son accomplissement personnel. Mais, pour Élisabeth, son accomplissement personnel ne peut passer que par la réalisation de sa vie amoureuse.

Dans Marche à l’ombre (de Michel Blanc, 1984), François et Mathilde (Sophie Duez) sont tombés amoureux. Il est guitariste en galère, elle est danseuse en ascension professionnelle. Elle a une opportunité pour entamer une carrière à New York. Va-telle quitter François ? Et bien non, même symptôme que pour Élisabeth, elle ne peut s’accomplir professionnellement si elle ne se réalise pas sentimentalement. Il faut donc que ce soit François , le véritable protagoniste de l’histoire, qui la persuade de partir en affirmant qu’il est un ringard : « J’ai pas envie que tu gâches ta vie à cause de moi ». Remarquons qu’en se dénigrant, il rabaisse la valeur de leur relation et, du coup, la libère de sa vie sentimentale. Mathilde diffère encore un peu son départ puis s’envole pour les États-Unis où François la rejoint.

Le dernier personnage féminin qui renonce facilement à son objectif après sa rencontre avec un homme est Laura (Christiane Jean) dans Les Spécialistes (de Patrice Leconte, 1985). Elle recueille dans sa maison isolée Stéphane Carella et Paul Brandon alors qu’ils sont en cavale, menottés l’un à l’autre. Son hospitalité s’explique car le mari de Laura, entrepreneur en faillite, avait pété les plombs et a été abattu par les gendarmes. Donc elle n’aime pas les représentants des forces de l’ordre… Mais bientôt, elle tombe amoureuse de Paul qui lui avoue qu’il est en fait un policier infiltré. Aussitôt, elle oublie sa haine contre les pandores et passe d’un dévouement à la cause d’un homme, son mari, au dévouement à la cause d’un autre : « C’est pas grave que tu sois flic ». Là encore, Paul, lui, n’a pas à abandonner l’un de ses objectifs pour vivre une histoire d’amour. Sa motivation à vouloir arrêter les gangs de trafiquants vient de la mort par overdose de son frère de 35 ans et il poursuit sa mission. D’ailleurs quand Laura dit à Paul : « C’est bizarre, il y a des choses que je ne comprends pas », il lui répond : « C’est pas grave ». Pour ces femmes de cinéma, rien n’est grave en effet, tant qu’elles ont un homme à aimer pour seul horizon.

Marc Gauchée

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Compliment de mec


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Comment la gauloiserie « populaire » devient « arty »


Pendant l’été 2019, dans l’édition de samedi-dimanche de Libération, Guillaume Lecaplain a publié une série en 7 épisodes intitulée « Couvrez ce sexe… ». La série se proposait d’explorer « les techniques artistiques de dissimulation intime ». Le dernier épisode, « Mystère et boules de zob » (24-25 août 2019), analysait Drôle de boules (2012), le portrait photographique de Marc Jacobs par Pierre et Gilles.

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Outre le jeu de dissimulation, le comique vient du fait que des boules servent à en dissimuler d’autres. L’originalité réside dans l’appropriation par la sphère arty d’un jeu de mots grivois qui était jusque là cantonné aux cartes postales humoristiques avec la pétanque comme référence populaire et culturelle.

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« Sortez vos boules, les gars… On vous invite… » disent les jeunes campeuses de la carte des éditions du Gabier (1966-1986) dans une confusion sémantique qui encourage les dragueurs des caravanes. Plus explicite est la femme qui ordonne à son mari : « Tu ne peux pas mettre tes boules ailleurs ! ». La carte est d’Alexandre (Robert Huet, 1930-2002), un illustrateur qui travaille notamment pour les éditions Lyna à qui, entre 1972 et 2000, il livre plus de 300 séries de 4 à 12 cartes ! La série n°820, « Boules », mêlant dessin et photographie date de 1979 et comprend 5 cartes pour un tirage à 325 000 exemplaires ! (Manu Boisteau, Alexandre, le charme discret de la gauloiserie, Les Échappés, 2011).

La transition vers le domaine arty se fait avec une carte « Spécial pétanque. L’après-midi on pointe, le soir on tire ! » (n°265), sans mention d’éditeur si ce n’est « Imprimé en C.E.E. », ce qui tend à prouver que la carte date d’avant 1993, année où la Communauté économique européenne (CEE) est devenue la Communauté européenne (CE). Pierre et Gilles en reprennent le dispositif mais en l’esthétisant. Certes la dissimulation des testicules par des boules est rendue plus réelle en substituant aux lourdes boules de pétanque des boules légères en plastique coloré, en choisissant un modèle masculin photographié et non dessiné et en faisant disparaitre les pin-up aux poitrines généreuses et découvertes. Mais il suffirait que le titre de l’œuvre arty, Drôle de boules, figure sur le cliché même, pour en faire une carte postale d’antan. Moins hétéro-normée, plus artistique… mais toujours aussi « gauloise ».

Marc Gauchée

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