[Chrono] 1979-1984/ La Presse du temps des VHS (2/2)


Dans les années 1980, le visionnage domestique se développe avec la diffusion des magnétoscopes et des cassettes au format VHS (« Video Home System »). Apparaît alors une presse spécialisée dans la vidéo aussi nombreuse et souvent éphémère. La référence étant Le Guide Brandt–Vidéo 7.

Video7

Comme tous les amateurs de vidéos, Martine Cotrel, étudiante bibliothécaire de 1984, avait à sa disposition la « Bible » de la presse dont le rôle pédagogique permettait au profane de  se retrouver dans la jungle des titres : Le Guide Brandt–Vidéo 7 (1983-1984). L’ influence de ce pavé fut indéniable, il était l’arbitre des élégances de la planète vidéo. Le Guide Brandt (électronique – sic!) de la vidéocassette est ce que les anglo-saxons les plus distingués qualifient de « tour-de-force ». Pour la modique somme de 49 francs , il rendait accessible aux vidéastes du dimanche ou du reste de la semaine un savoir aussi précieux qu’insoupçonné. « 5000 films, avec résumé, critique et cotation » clamait la 4e de couverture : un travail de bénédictin (on peut aisément comparer ce document à un guide spirituel). Le lecteur était attiré par une couverture aimantant Isabelle Adjani, Sylvester Stallone, la perruque de Sean Connery et un cosmonaute saisi d’effroi qui n’a pas souhaité être mentionné.

Loin d’être élitiste, le Guide financé par le constructeur d’électroménager proposait trois grilles de lectures alternatives : par ordre alphabétique, par genre et par éditeur. Si le classement par ordre alphabétique va à l’essentiel, « classement général », « films classés X » et « films pour enfants », le classement par genre est plus étoffé. Et pour cause, à l’instar de la regrettée Samaritaine, on trouve de tout, avec une distinction pénétrante et bienvenue entre « classés X » et « érotiques », mais aussi des spécificités thématiques (« karaté ») ou linguistiques (« langue arabe »).

Le Guide est la réalisation d’un travail d’évaluation et d’orientation des vidéastes qui reste, plus de trente ans après, au crédit de ses rédacteurs. Citons : les critiques de cinéma Jean Chatel, Gilles Gressard, Pascal Le Gleut ou Gérard Lenne. Mais il y avait aussi Jean-Louis Bischoff qui deviendra un docteur en philosophie très pop culture (auteur de Corps et pop culture, L’Harmattan, 2015), Camilio Daccache un spécialiste de Sylvie Vartan (auteur de Irrésistiblement Sylvie Vartan, Ipanema, 2011) ou encore la romancière et scénariste Isabel Ellsen (co-scénariste des Fleurs d’Harrison un film d’Élie Chouraqui, 2000, adapté d’un des romans d’Isabel Ellsen). Laconique mais juste, c’est la ligne éditoriale qui de  L’Abîme des morts-vivants  aux  Zozos caractérise les cotations et les évaluations.

L’un de ses rédacteurs, Gérard Lenne, livre les secrets de sa fabrication. Dans les années 1980, il chroniquait également les films dans Vidéo 7 avec le fantastique et l’érotique en domaines de prédilection (auteur, 2015, de « Et mes seins, tu les aimes ? » 50 fantasmes cinématographiques, La Musardine). Sous pseudonyme, il était même l’artisan de la rubrique X, cahier placé sous scellé dans la revue. Au téléphone, il s’amuse : « J’étais considéré comme un pionnier de la vidéo parce que j’étais un des rares à posséder un magnétoscope avant le format VHS, c’était le format U-Matic de Sony, un format semi-pro avec des cassettes de 60 minutes ». Et le Guide ? : « C’était tout simplement l’émanation de la revue ʺVideo 7ʺ. Il n’avait rien d’inédit, c’était une majorité de contenus déjà publiés, peut-être complétée par quelques articles originaux ». L’opération commerciale a été montée par Éric Vincent, directeur de la rédaction de Vidéo 7. C’est lui qui a négocié avec Brandt. « Un champion de la communication » cet Éric Vincent. Gérard Lenne se souvient même qu’une fois, il avait organisé une soirée au Paradis latin pour la rédaction de la revue !

Formules incisives pour tous les genres

On ne peut pas taxer le Guide de chauvinisme. Retour à Marseille de René Allio, avec Raf Vallone et Andréa Ferréol en 1982, est crédité d’un zéro pointé et d’un commentaire définitif : « Ou comment un cinéaste de talent rate complètement un film ». Ou, entre mille, le téléfilm de Christian-Jaque, actif derrière la caméra depuis 1932, S.A.R.L – Société amoureuse à responsabilité limitée, réunissant en 1981 Jean-Pierre Darras et Dany Saval, recevant en sus d’une étoile, ce tacle rédhibitoire : « D’une ringardise désolante, pour les fans de la grosse comédie ». Les dessins animés ne sont pas en reste puisque c’est au tour de Candy Candy de se faire flinguer : « Sucreries japonaises, plus fades qu’indigestives ». Les rédacteurs ne sont pas foncièrement amateurs de séries, si Rocky reçoit 4 étoiles, le Rocky 2 sorti trois ans plus tard n’en reçoit qu’une et un commentaire sans ambiguïtés, « Nettement moins réussi que le premier ».

Érections, film X de Georges Fleury en 1975, passablement décoré d’une étoile et d’un lapidaire : « On a fait mieux ». On notera néanmoins une plus grande indulgence pour les productions scandinaves, par exemple Swedish Erotica 33 qui obtient la mention : « Le premier sketch vaut le coup d’œil ».

La comédie française n’est pas toujours à huer. En effet, T’es heureuse ? Moi toujours ! de Jean Marbeuf ( février 1983 ) avec Guy Marchand dans le rôle d’un danseur de claquettes et Claude Brasseur en clown, récolte un satisfecit de quatre étoiles et un commentaire à la hauteur : « Une promenade touchante et très réussie au pays du cinéma et de l’amour ». On peut d’ailleurs noter que Guy Marchand fait l’objet d’un véritable culte, car on lit au détour d’un commentaire incisif : « Guy Marchand a du talent ».

On pourra trouver un réconfort avec Le Renard du Désert d’Henry Hathaway (1951) sur les faits et gestes du maréchal Rommel : « Plus qu’une biographie, un grand film ». Ou Frissons, film d’épouvante de David Cronenberg de 1975 : « Un film physique à vous donner mal au ventre », ou encore l’adaptation de Popeye par Robert Altman en 1980 : « Du grand spectacle musical par un grand cinéaste ».

Dans les genres plus osés, on se laissera tenter par Star Babe de Jack Genero en 1977, film X intergalactique à bord du vaisseau « Orgasme » qui se pose successivement sur « Anus » et « Phallus » afin de détruire le missile « Spermix » : « Un chef-d’œuvre de drôlerie, d’imagination et de sexe ».

Plus de 30 ans après cet âge d’or, Brandt a vécu le chaos de la désindustrialisation, la marque française a déposé le bilan le 6 novembre 2013 avant d’être reprise par un groupe espagnol qui l’a refilée ensuite à un groupe algérien qui l’a filialisée. Les magnétoscopes eux sont désossés, les VHS ont des couleurs pales et un son dégradé, sa presse a disparu mais pour toute une génération d’amateurs vidéo, le Guide Brandt-Vidéo 7, code de la route du collectionneur de vidéocassettes, bible du magnétoscope, constitue aujourd’hui encore un exercice critique original. Il l’est à la fois par son contenu qui, même non actualisé depuis un tiers de siècle, n’en reste pas moins valable. Les films changent de supports et poursuivent ainsi leur vie.

Marc Gauchée et David Miodownick (avec la relecture d’Emmanuel Lemieux)

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