José Benazeraf, la pornographie et le message


Le cinéma pornographique divise ses amateurs en deux écoles. Ceux qui considèrent que, comme dans tout film, il faut un scénario et que les scènes de sexe ne sont donc que des péripéties participant certes sans pudeur ni tabou, à l’intrigue. Et ceux qui considèrent que le spectacle de corps enchevêtrés et ordonnés selon les fantasmes du réalisateur justifie à lui tout seul d’en faire un film composé alors d’une succession de copulations.

Le cinéma de José Benazeraf relèverait d’une troisième école. Car, dans ses films, il y a toujours un scénario, même s’il n’est pas très développé, il y a toujours des scènes de sexe, mais il y a aussi un discours politique qui s’énonce explicitement, soit grâce à la bande-son qui agrémente les scènes dénudées, soit entre lesdites scènes de sexe. Quelques exemples…

Côté « bande-son », dans Le Sexe nu (1973), Alain fait l’amour avec sa secrétaire (Dany Daniel) alors que retentit L’Internationale.

Côté « entre les scènes », il y a ce passage, dans Adolescence pervertie (1974) où la professeure de mathématiques, Mirella Buzzatti (Femi Benussi), tombe sur une photo de magazine montrant le président Pompidou acclamé par le peuple à l’occasion d’un séjour en Chine et clame que c’est un comble de la part d’un homme qui est le symbole du capitalisme. Plus tard, elle dénonce la démocratie et le parlementarisme qu’elle juge bidon puis va assister à un congrès de la Confédération générale du travail (CGT) à Paris, accompagnée de son amie et collègue Elisa (Malisa Longo), où elles applaudissent Georges Séguy à la tribune !

Dans le salon bourgeois des Deux gouines (1975), une des femmes présentes lit Le Monde diplomatique tout en laissant voir sa culotte. Dans Je te suce, tu me suces ou La Vie d’un bordel de province (1983), les prostituées (Moannie, Marianne Aubert, Marie Janvier, Laura May) prennent leur petit-déjeuner et discutent : « Tu trouves pas que tout baisse depuis le 10 mai ? ». Et une autre se plaint de la perte de valeur de ses « emprunts Giscard », puis l’une d’elle prévient : « Mesdames, un peu de sérieux, le pape arrive » avec un gros plan sur la une de Libération.

JBenazeraf

D’autres réalisateurs ont pu émailler leurs films pornographiques de connotations politiques, mais ce fut toujours sur le mode potache. Par exemple dans Animatrice pour couples déficients (1980), Gérard Grégory met en scène deux légionnaires qui violent, dans leur bureau, ladite animatrice, Mélina Lanvin (Barbara Moose), sous le portrait de Georges Pompidou. Après tout, il a fallu attendre la fin des présidences gaullistes, 1974 et Valéry Giscard d’Estaing pour que les écrans se libèrent avant, certes,  la loi instaurant le classement X en décembre 1975, mais qui était largement contournée jusqu’en 1981. La tolérance dans l’application de la loi X explique sans doute l’hommage que rend Francis Leroi au duo libéral Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre dans L’infirmière n’a pas de culotte (1980) : quand deux infirmiers entreprennent une patiente (Danièle David), l’un d’entre eux porte un t-shirt marqué « Giscard à la barre ».

Les réflexions négatives des prostituées dans La Vie d’un bordel de province sur l’après « 10 mai » s’expliquent par le choix fait par le pouvoir socialiste et Jack Lang d’appliquer à la lettre la loi X : des producteurs sont inquiétés, des copies saisies. Le cinéma pornographique s’enferme dans des salles spécialisées bientôt concurrencées par les cassettes vidéo VHS. C’est pour cela que les prostituées constatent que « tout baisse depuis le 10 mai ». Elles rejoignent le témoignage de Brigitte Lahaie (L’enfance du hard de Sébastien Bardos et Jérémie About, 2013) : « Après cette date-là, on ne tournait plus des films avec un message, on tournait des films pour montrer du cul ».

Joe Gillis

Cet article, publié dans Crisis ? What crisis ?, Politique & Société, Think positive, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s