[Comme un écho] Les trains de la libération


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À la fin de La folle ingénue (Cluny Brown d’Ernst Lubitsch, 1946), Cluny Brown (Jennifer Jones), servante chez Lady et Lord Carmel, court à la gare remercier leur hôte étranger, Adam Belinski, qui lui a offert une paire de bas en guise d’adieu. Le train va partir, Cluny évoque la vie conjugale qui l’attend auprès d’un morne fiancé et Adam lui dit de monter. Dans le compartiment, ils s’embrassent, prélude à leur histoire d’amour.

À la fin de Suivez-moi jeune homme (de Guy Lefranc, 1958), Michel, jeune détective déguisé en vieillard, court à la gare rejoindre Françoise (Dany Robin), chargée de convoyer un collier précieux de son employeur joaillier. Le train va partir, Françoise dit à Michel de monter, ils s’embrassent, prélude à leur histoire d’amour.

Mais de quoi se libèrent ainsi Cluny et Michel en montant dans le train ?

Assis dans le compartiment, Adam demande à Cluny de retirer cette « coiffe idiote » et son tablier qu’il jette par la fenêtre. Pour Cluny, il s’agit de quitter sa condition de servitude pour un exil aventureux et sans planning à New York avec Adam, réfugié politique d’Europe centrale (l’action se passe en 1938) bientôt reconverti dans l’écriture de romans policiers. Cluny passe ainsi de « servante de » à « épouse de ». C’est d’ailleurs ce qui la réjouit lorsqu’Adam l’accueille dans son compartiment. Adam est interprété par un acteur de 47 ans quand Cluny est interprétée par une actrice de 27 ans. La folle ingénue serait donc un exemple américain (réalisé certes par un Berlinois) qui met en scène la figure du « couple incestueux » que Noël Burch et Geneviève Sellier ont repéré dans le cinéma français (La Drôle de guerre des sexes du cinéma français : 1930-1956, Nathan Université, 1996) et qui n’hésite pas à dérouler des histoires d’amour entre un homme âgé et une toute jeune première.

Au contraire, dans Suivez-moi jeune homme, Françoise a résisté aux assauts de vieux messieurs lubriques. C’est ainsi que le milliardaire Aristide Oranos se montre insistant auprès de Françoise, lui qui estime qu’à part les bonnes sœurs, il existe deux catégories de femmes : « celles qui se vendent et celles qu’on achète ». Quant à Robillard, patron de l’agence de détectives de Michel, il ne comprend pas que Françoise ne cède pas au milliardaire : « Une femme intelligente ne peut refuser longtemps de partager la vie d’un homme qui sait vivre ». Quand, sur le marchepied du train, Françoise enlève sa fausse barbe à Michel, rajeunissant en un coup le détective, elle semble donc rompre avec la tradition cinématographique du « couple incestueux ».

En fait, s’il est jeune, Michel n’abandonne pas la pensée machiste de ses ainés. En effet, lui aussi considère les femmes comme vénales : il doute que sa précédente copine, Lulu (Régine Lovi), reste toute sa vie avec lui, sauf « Si je fais fortune, on sera peut-être encore ensemble ». Ou, autre cliché sexiste, il assimile les femmes à des écervelées : il dit ainsi à Françoise « J’espère bien que vous êtes illogique comme toutes les jolies femmes ». Si dans Suivez-moi jeune homme, c’est bien la femme qui invite l’homme à monter dans le train, le film de Guy Lefranc est caractéristique de ces productions françaises de la fin des années 1950, essayant de concilier le maintien du pouvoir masculin avec la volonté émancipatrice des femmes. Ce sont les personnages interprétés par Brigitte Bardot qui parviendront à réaliser cette conciliation en limitant strictement l’émancipation à la sexualité… les spectatrices en retiendront la figure d’une émancipation, les spectateurs en retiendront le sex-symbol.

Marc Gauchée

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