Clichés sexistes et cinéma français (1) : le projet de la femme, c’est l’homme


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Selon Yves Lavandier dans La Dramaturgie (Le clown et l’enfant, 1994), le personnage  auquel les spectateurs s’identifient le plus est le protagoniste d’une histoire parce que c’est lui qui vit le plus de conflits. Ce protagoniste se concentre sur un objectif général et doit franchir plein d’obstacles pour l’atteindre ou non. Cela implique non seulement que le personnage ait un objectif, mais encore qu’il y tienne et donc qu’il ne soit pas prêt à l’abandonner ou à en changer à la première péripétie venue. Si c’est le cas, le personnage n’est pas un protagoniste, c’est un pantin ou une image, bref un être sans caractère, juste un corps agréable à regarder et qui ne sert qu’à mettre en valeur le protagoniste.

Les personnages féminins sont rarement des protagonistes parce que leur projet , quand il est défini et connu, s’évanouit dès qu’apparait l’homme à aimer, le personnage masculin cumulant les qualités du protagoniste et du héros. Trois exemples dans des films des années 1980.

Dans Un été d’enfer (de Michael Schock, 1984), Élisabeth Leroy (Véronique Jannot) veut retrouver sa sœur Valérie (Nana Mouloudji), adolescente qui a disparu mystérieusement depuis trois mois. Elle a donc un objectif, mais voilà qu’elle s’adresse au beau détective Philippe Darland. Après qu’il se soit fait drogué et tabassé par les méchants, Élisabeth ne veut plus qu’il poursuive son enquête : « C’est pas un travail d’amateur » ; « Je veux que tu arrêtes ». Finie la quête de sa petite sœur pour laquelle, pourtant, elle était devenue mélancolique et se sentait même coupable : « Depuis un an, elle sortait tous les soirs. C’est de ma faute. J’aurais dû être plus ferme ».  Son objectif change au contact de l’amour d’un homme : « Je ne veux pas te perdre », comme si elle ne pouvait pas concilier le fait de retrouver sa sœur et d’aimer Philippe. Pour Philippe, en revanche, tout est différent. Face aux réticences d’ Élisabeth, il affirme qu’il ira jusqu’au bout pour elle « et pour moi aussi ». Lui, il arrive donc à concilier la réalisation d’une vie amoureuse avec son accomplissement personnel. Mais, pour Élisabeth, son accomplissement personnel ne peut passer que par la réalisation de sa vie amoureuse.

Dans Marche à l’ombre (de Michel Blanc, 1984), François et Mathilde (Sophie Duez) sont tombés amoureux. Il est guitariste en galère, elle est danseuse en ascension professionnelle. Elle a une opportunité pour entamer une carrière à New York. Va-telle quitter François ? Et bien non, même symptôme que pour Élisabeth, elle ne peut s’accomplir professionnellement si elle ne se réalise pas sentimentalement. Il faut donc que ce soit François , le véritable protagoniste de l’histoire, qui la persuade de partir en affirmant qu’il est un ringard : « J’ai pas envie que tu gâches ta vie à cause de moi ». Remarquons qu’en se dénigrant, il rabaisse la valeur de leur relation et, du coup, la libère de sa vie sentimentale. Mathilde diffère encore un peu son départ puis s’envole pour les États-Unis où François la rejoint.

Le dernier personnage féminin qui renonce facilement à son objectif après sa rencontre avec un homme est Laura (Christiane Jean) dans Les Spécialistes (de Patrice Leconte, 1985). Elle recueille dans sa maison isolée Stéphane Carella et Paul Brandon alors qu’ils sont en cavale, menottés l’un à l’autre. Son hospitalité s’explique car le mari de Laura, entrepreneur en faillite, avait pété les plombs et a été abattu par les gendarmes. Donc elle n’aime pas les représentants des forces de l’ordre… Mais bientôt, elle tombe amoureuse de Paul qui lui avoue qu’il est en fait un policier infiltré. Aussitôt, elle oublie sa haine contre les pandores et passe d’un dévouement à la cause d’un homme, son mari, au dévouement à la cause d’un autre : « C’est pas grave que tu sois flic ». Là encore, Paul, lui, n’a pas à abandonner l’un de ses objectifs pour vivre une histoire d’amour. Sa motivation à vouloir arrêter les gangs de trafiquants vient de la mort par overdose de son frère de 35 ans et il poursuit sa mission. D’ailleurs quand Laura dit à Paul : « C’est bizarre, il y a des choses que je ne comprends pas », il lui répond : « C’est pas grave ». Pour ces femmes de cinéma, rien n’est grave en effet, tant qu’elles ont un homme à aimer pour seul horizon.

Marc Gauchée

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Un commentaire pour Clichés sexistes et cinéma français (1) : le projet de la femme, c’est l’homme

  1. ysalouviot dit :

    Plus qu’à aller voir « La vie invisible d’Euridice Gusmao », un contrepoint comme un autre. Des femmes qui subissent et avancent à la fois dans une lumière qu’elles inventent…

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