[Comme un écho] Fantasmes et désirs antiques d’avant-hier et d’hier


Pulsions

Quand on lit Le Nombril d’Aphrodite. Une histoire érotique de l’Antiquité de Christian-Georges Schwentzel (Payot, 2019) après Pulsions graphiques. Elvifrance pour le meilleur et pour le pire de Christophe Bier (éditions Cernunnos, 2018), on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’une rencontre entre ces deux auteurs produirait sur l’histoire longue des fantasmes et des désirs masculins et sur les liens entre culture savante et culture populaire !

D’un côté, Christian-Georges Schwentzel que nous connaissions pour ses éclairantes précisions quant à la sexualité de Cléopâtre, propose un parcours érudit dans l’érotisme antique à partir de 12 statues, de la Vénus de Milo à L’Hermaphrodite, « menant aux origines de nos désirs ». Il définit l’érotisme comme « un discours ou une imagerie en lien avec le désir sexuel. »

De l’autre côté, Christophe Bier que nous avions laissé à ses Obsessions (Le Dilettante, 2017), propose un parcours tout autant érudit retraçant l’histoire des éditions Elvifrance fondées en 1970 par Giorgio Cavedon et Renzo Barbieri. Cette filiale de la maison mère italienne, Elvipresse, a été dirigée par Georges Bielec et a imprimé, en petit format et jusqu’en 1992, des bandes dessinées érotiques dont la plupart était d’origine italienne, les fameux fumetti. Pendant ses 22 ans d’existence, Elvifrance a subi à maintes reprises des censures, autre thème d’étude cher à Christophe Bier.

Chaque statue décrite et analysée par Christian-Georges Schwentzel est le point de départ d’un commentaire passionnant qui voyage dans toute l’Antiquité, mésopotamienne, égyptienne, grecque, romaine et chrétienne, n’hésitant pas à faire des incursions dans notre monde plus contemporain pour nous faire saisir la permanence ou, au contraire, les ruptures de certaines représentations. Et c’est là que le raccord avec l’anthologie de Christophe Bier sur Elvifrance pourrait se faire ! Certes la seule série de bandes dessinées explicitement liée à l’Antiquité est Vénus de Rome avec une Messaline déesse des amours interdits qui n’a compté que 21 numéros de 1971 à 1973. Mais plusieurs des couvertures d’Elvifrance jouent avec des fantasmes antiques et renvoient à des mythes évoqués par Christian-Georges Schwentzel.

Quelques sujets sur lesquels nos deux auteurs pourraient échanger…

Elvifrance

D’abord Circé, fille d’Hélios et d’une nymphe et une des images de la femme fatale. Après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en porcs, elle oblige le héros grec à coucher avec elle jusqu’à une triple maternité. Dans cette Antiquité-là, précise Christian-Georges Schwentzel, la naissance d’enfants est l’heureux dénouement de l’érotisme. En 1975, quand Elvifrance titre « Ainsi mourut Circé », il ne resterait donc du mythe que la sexualisation de Circé… et sa défaite ?

Cléopâtre, sujet d’un autre ouvrage de Christian-Georges Schwentzel, a été victime d’une légende noire, faite de sexe et de violence et inventée par les écrivains romains avec « l’idée très misogyne qu’une femme qui sort du lot est forcément une putain ». Elvifrance avec « Antoine et Cléopâtre » en 1978 entretiendrait ce mythe en représentant une reine d’Égypte aussi sexy qu’impitoyable ?

Il faudrait aussi pouvoir comparer le mythe des Amazones avec ce qu’en fait Elvifrance en deux albums de 1982. À propos des images de femmes puissantes, Christophe Bier évoque la grande peur masculine de la castration. Christian-Georges Schwentzel rappelle que les Amazones sont les descendantes d’Arès et d’Aphrodite, des filles de la guerre et de l’amour donc, vivant sur le rivage oriental de la mer Noire. Mais chaque auteur antique qui les convoque s’évertue à les faire dominer par le sexe et par les armes d’un héros mâle, bref elles sont toujours ramenées à une figure de femme « à la fois belle et vaincue. » La castration est donc évitée, mais sa peur demeure une source d’émotion à travers les siècles.

Pandore qui n’a pas pu s’empêcher d’ouvrir la célèbre boîte comme Hélène de Troie qui provoque la guerre bien connue, s’inscrivent dans la tradition visant à culpabiliser les femmes et à les rendre responsables du malheur des hommes. Est-ce ainsi qu’Elvifrance met en scène « La boîte de Pandore » en 1990 ?

Parmi les grandes figures de femmes à la « fureur utérine » (selon l’expression de Jean de Bienville inventant en 1771 la nymphomanie), Christian-Georges Schwentzel cite le portrait de l’impératrice Théodora dressé par Procope dans Histoire secrète. Théodora est appelée « le fléau de l’empire romain » et « faisait outrage à son corps de manière tellement licencieuse qu’elle semblait avoir son sexe, non à l’endroit où la nature l’a mis chez les autres femmes, mais sur le visage ». Christophe Bier rappelle qu’Elvifrance, dans La femme voilée (1980), a représenté un tel personnage : une femme qui a le sexe à la place de la bouche !

SexeBouche

Les deux auteurs décrivent à plusieurs reprises le sexisme et la misogynie de ces représentations. En historien, Christian-Georges Schwentzel rend compte aussi de la phallocratie de la plupart des sociétés antiques (et pas forcément les plus anciennes). Il note également que « depuis la Préhistoire, les femmes occupent dans l’imaginaire une place inversement proportionnelle à leur poids réel dans la société. » Christophe Bier constate que le « délire immature » d’Elvifrance atteint son apogée dans les années 1980-1990 quand tous les tabous tombent et que la misogynie est « galopante ».

La limite de la comparaison entre les désirs antiques et les désirs mis en scène par Elvifrance résiderait enfin dans la place accordée au récit. Les statues commentées par Christian-Georges Schwentzel racontent une histoire, un mythe. Christophe Bier constate que, les années passant chez Elvifrance, peu importe le récit, « l’essentiel est qu’il y ait des personnages manifestement masculins vivant des situations manifestement érotiques avec des personnages manifestement féminins et aguichants ». On toucherait là une différence entre érotisme et pornographie ?

Marc Gauchée

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