[Comme un écho] Ces femmes fantasmées qui ramenaient les hommes à la maison


Dans La Collectionneuse (1967), Éric Rohmer raconte comment Adrien s’apprête à passer l’été avec Daniel, dans la villa prêtée par un ami. Adrien commence par dire au revoir à Jenny (Mijanou Bardot), sa compagne qui s’envole pour Londres. Alors qu’Adrien et Daniel veulent vouer leur séjour à l’inactivité, voilà qu’ils doivent cohabiter dans la villa avec la jeune Haydée (Haydée Politoff) qui collectionne les garçons !

Dans Sept ans de réflexion (The Sevent Year Itch, 1955), Billy Wilder raconte comment Richard Sherman s’apprête à passer l’été dans son appartement new-yorkais. Richard commence par dire au revoir à Helen (Evelyn Keyes), son épouse et à son fils qui partent en train vers leur lieu de villégiature. Alors que Richard doit lire un manuscrit pour son travail d’éditeur, voilà qu’il doit cohabiter dans l’immeuble avec la « girl » (Marilyn Monroe), sous-locataire de l’appartement du dessus qui met ses sous-vêtements au réfrigérateur pendant la canicule et a posé en bikini dans le magazine U.S. Camera !

Dans les deux cas, ces films présentent des hommes engagés dans une relation stable auprès d’une femme et qui éprouvent pourtant une attirance pour une autre femme. Richard Sherman fantasme la sexualité de la Girl, nous sommes en 1955. Adrien est le témoin des aventures sexuelles d’Haydée, nous sommes en 1967.

Le regard porté sur ces femmes de fantasme et de frustration passe par le spectacle de leur corps, dans un point de vue qui mélange celui des personnages masculins comme celui des réalisateurs. Dans La Collectionneuse, l’un des prologues montre Haydée se promenant en bikini sur la plage et un plan plus resserré insiste sur son corps. Dans Sept ans de réflexion, Richard n’en finit pas de voir le souffle du métro soulever la robe de la Girl et dévoiler ses jambes.

HaydeeGirl

Le parcours des héros se conclut certes par la même issue : ni Richard, ni Adrien ne coucheront avec la femme qu’ils ont pourtant désirée. Mais la Girl félicite Richard pour sa vertu et sait reconnaître en lui le « chic type ». En revanche, Adrien passe tout le film à insulter et à rabaisser Haydée, convaincu de sa supériorité à lui et n’arrêtant pas de vouloir assigner Haydée à son idée : « Quand je pense à toi comme à une fille avec qui je devrais coucher, je vois tous tes défauts » ; « Si tu t’attaquais plutôt à Daniel… Évidemment, il est infiniment supérieur à toi… Mais sa moralité est plus élastique que la mienne » ; « J’ai trouvé la définition de Haydee : c’est une collectionneuse. Haydee, si tu couches à droite et à gauche, comme ça, sans préméditation, tu es à l’échelon le plus bas de l’espèce, l’exécrable ingénue. Maintenant, si tu collectionnes d’une façon suivie, avec obstination, bref, si c’est un complot, les choses changent du tout au tout » ; « Avec des filles comme toi, j’ai toujours plus ou moins perdu mon temps. Mais tu es l’exception à la règle. Je sens qu’avec toi je ne le perdrai peut-être pas tout à fait. Bref, tu es une fille dangereuse »…

À la fin de Sept ans de réflexion, Richard, au comble de l’excitation et de la culpabilité, court rejoindre sa femme et son fils sur leur lieu de vacances, il part en oubliant d’ailleurs ses chaussures, comme s’il devait garder directement les pieds sur terre. Billy Wilder explique: « Bien que père de famille, [Richard] n’était rien qu’un petit garçon devenu grand, tandis qu’à la fin il est au moins devenu adulte. Ce sera positif pour son couple et positif pour son épouse » (Et tout le reste est folie. Mémoires, Robert Laffont, 1993). À la fin de La Collectionneuse, Adrien laisse Haydée sur le bord de la route et part à Londres rejoindre Jenny, mais il se pense toujours au centre d’un « complot » en affirmant (en voix off ) à propos d’Haydée : «  Tout se passait comme si elle n’avait agi, depuis trois semaines, qu’en fonction de moi et de ma possession ».

C’est Brigitte Ozendron (Nathalie Baye) dans Je vais craquer (de François Leterrier, 1980) qui résume la fragilité de ces scénarios de come back conjugal. En effet, Jérôme, son époux , rentre chez lui tard sans avoir couché avec la belle Natacha (Maureen Kerwin) que lui a présenté un ancien ami retrouvé par hasard. Du coup, Jérôme fait l’amour à Brigitte avec fougue. Mais Brigitte n’est pas dupe : « Qu’est-ce qui se passe ? On n’a pas voulu de toi ? ». Surtout, elle sait que son mari finira par avoir cette « fille qui a laissé tous ces cheveux sur ta veste ». Ce que la suite confirmera. Dans les années post-soixante huit, le temps des maris frustrés qui rentrent au bercail avec leur lot de fantasmes inaccessibles et inassouvis est bien révolu.

Marc Gauchée

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