L’intrigante dimension des films plastiques


Darkchamber, Wolfgang Tillmans

Darkchamber, Wolfgang Tillmans

Nous ne parlerons pas ici de propos, ce propos cher à tous ceux qui jugent la validité d’une œuvre sur le sens, le fond. Nous ne parlerons donc pas de ce propos que dénonce Serge Kaganski, dans sa critique de Hunger de Steve McQueen, qui est, d’après lui, mal servi par l’omniprésence d’effets esthétiques. Nous ne nous parlerons ici que de forme. Et en particulier de films qui ont en commun une dimension plastique presque palpable et une photographie épurée qui les élève au rang d’œuvre d’art moderne. Des films que l’on visionne comme on admire une peinture, que l’on perçoit de manière exclusivement sensorielle, sans prêter nécessairement attention au développement d’une idée force, à la sinuosité d’une intrigue, à la dénonciation d’un fait, à la passion d’un engagement ou que sais-je encore. Ne dit-on pas, d’ailleurs, en allant au cinéma, « je vais me faire une toile » ?

On peut tout d’abord citer le dernier film de Michael Haneke, Funny Games US, dont les zones vierges et aseptisées intriguent tout autant que les vastes et vides espaces d’Elephant de Gus Van Sant. Deux films dont la dimension plastique apaise et rassure, à tel point qu’elle parvient presque à adoucir, à défaut de faire oublier, la violence d’histoires sanglantes, assassinat gratuit d’une famille entière par deux cinglés pour l’un, tuerie gratuite d’étudiants à l’université de Columbine pour l’autre.

Même sentiment à l’égard de Lemmings et Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll ou encore de Qui a tué Bambi ? de Gilles Marchand, dont les mises en scène chirurgicales, les esthétiques minimalistes, alliées à la psychologie ambivalente et « borderline » de Laurent Lucas (interprète dans les trois films), confèrent aux films l’intrigante, et parfois dérangeante, dimension d’une oeuvre plastique.

On pourrait encore évoquer La (très belle) Question humaine de Nicolas Klotz ou Le (très beau) Scaphandre et le papillon du plasticien-cinéaste Julian Schnabel, supputant au détour que Mathieu Amalric, acteur de chacun des deux films, n’est sans doute pas insensible aux choses de l’art contemporain.

Mais les amateurs de films plastiques savent avant tout ce qu’ils doivent à Stanley Kubrick qui, plus que quiconque, aura fortement aidé à la démocratisation de cet art dans le film, notamment grâce aux déplacements singuliers d’une caméra qui rôde. Avec Shining, Eyes Wide Shut, 2001, L’Odyssée de l’espace, il est à parier qu’aucune autre œuvre, dans sa globalité, n’aura procuré au spectateur un tel ressenti physique, un tel envahissement de la matière. Autant de sensations qui appellent au paradoxe et à la schizophrénie de la psychologie humaine.

Bien sûr, cette contamination de l’art plastique ne se limite pas au cinéma. Ayant inspiré dans les années 60 des musiciens minimalistes tels que Terry Riley, Tony Conrad, Steve Reich ou Charlemagne Palestine, on retrouve aujourd’hui son influence dans les longues plages entêtantes et abrasives de groupes drone (« bourdons », en anglais) comme Earth ou Sunn o))). Une sensation analogue à celle procurée, en danse contemporaine, par les pièces esthétisantes de Christian Rizzo et Romeo Castelluci.

Matthieu Z.

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